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Lettre 7


Ici, je ne suis ni sociologue ni journaliste, bien que mon processus créatif puisse en revêtir les aspects. J'aime me tenir en observatrice privilégiée des réalités lointaines, même si pour cela, nulle nécessité de prendre le large, les frontières de classes suffisent.

Les États-Unis restent (selon les critères conventionnels de mesure), le pays occidental le plus riche ; il demeure aussi le plus inégal. On y assiste progressivement à la disparition de la classe moyenne. Ces vingt dernières années, la part des plus pauvres a augmenté, tout comme celle des plus riches. Il y a vingt ans, les revenus des classes supérieures représentaient le triple de ceux de la middle class. Aujourd'hui, c'est sept fois plus. Il n’est pas rare pour les américains et les américaines de cumuler plusieurs emplois, de commencer à travailler alors qu'ils ou elles sont encore au lycée et de continuer à travailler à l'âge (parfois avancé) de la retraite. Quand chez nous, on recherche le CDI, ici, on recherche le temps-plein, car sans temps-plein, aucune garantie d'assurance-maladie. On dit que Trump a touché le cœur de cette middle class. Lorsque je regarde la photo que je te livre aujourd'hui*, c'est bien elle que je vois. Quelque chose semble y être figé, alors même que le lointain invite au mouvement et que le cycle des saisons suggère la renaissance. À Rutland, un ensemble d’organisations (associations, églises, police, services de la ville) et de personnes se sont fédérées pour réfléchir demain aujourd'hui. Ces citoyens attrapent à bras-le-corps les problématiques locales et y font face : épidémies des opiacés, chômage, fracture sociale. Pour eux, les véritables changements s’accomplissent collectivement et dans la bienveillance. Ils se projettent à long-terme et non à l'échelle d'un mandat électoral. Mais sincèrement Pierre, lorsque je constate qu’ici, la plupart des associations n’existent que du fait de l’investissement en temps (bénévolat) et en argent des citoyens (dons, collectes de fonds, ventes aux enchères), je m'inquiète. Lorsque l'État réduit ses champs d'interventions, il creuse les inégalités sociales et territoriales ; ce pays en est un triste exemple.

Tu sais Pierre, parfois, j’ai le sentiment de t'écrire du futur. Sommes-nous destinés à marcher dans les pas de l'Amérique ? À mi-chemin de nos élections et des leurs, j'en ai peur.




* La photographie qui accompagnait initialement le texte est absente de cette page.

Lettre 8


Dans mes précédentes lettres, j'ai effleuré un sujet qu’il me semble désormais nécessaire de te conter. Comme tu le sais, je vis dans une maison de transition qui accueille des personnes qui sortent de prison. Ce lieu est géré par une association dont l'objet est la réinsertion sociale de ses résidents. Pour cela, elle travaille à ce que ces anciens prisonniers et la communauté locale se reconnaissent mutuellement comme faisant partie d'un tout, un espace à habiter et à faire vivre ensemble. Dans ce projet, la communauté est soutenante et investie. De leur côté, les anciens prisonniers doivent faire face à leurs problèmes d'addiction (drogues et/ou alcool), qui sont la raison directe ou indirecte de leur emprisonnement.

L'histoire commence sous la présidence de Richard Nixon. En 1968, ce dernier décide de faire la guerre à la drogue (War on drugs). Ainsi, au début des années 70, une politique exclusivement répressive se déploie aux États-Unis. Elle vise la consommation de cannabis et d'héroïne, dont les principaux consommateurs sont respectivement la jeunesse pacifiste de la contre-culture et les afro-américains. En 2016, l'un des proches de Nixon témoignera que le gouvernement de l'époque avait ciblé ces drogues pour avoir une prise juridique sur une jeunesse qui les dérangeait. Plus tard, des discriminations raciales et sociales allaient continuer d'opérer, cette fois-ci entre une population afro-américaine consommatrice de crack et une autre plus respectable, à la peau plus claire, consommatrice de cocaïne. En effet, il y a peu, une personne arrêtée en possession de 5 grammes de crack était automatiquement emprisonnée pour cinq ans, sans possibilité de libération conditionnelle, tandis que pour la cocaïne, la jauge était fixée à 500 grammes ; pourtant, la molécule est la même. L'arsenal juridique américain s'est donc bâti non pas sur la base de la dangerosité des drogues en elles-mêmes mais bel et bien en fonction des consommateurs de ces drogues qui représentaient pour les gouvernements successifs une menace à l'ordre économique et social. Ainsi, depuis 1970, la population carcérale américaine a augmenté de 700 %. Alors que le complexe carcéral américain emploi directement 800 000 personnes (soit plus que l'industrie automobile), il coûte au contribuable 80 milliards de dollars chaque année ; autant de fonds qui ne sont pas investis dans l'éducation et le système de santé. En parallèle, CoreCivic, - géant américain des prisons privées - a vu son chiffre d’affaires croître de plus de 500 % ces vingt dernières années. À ce jour, 25 % de la population carcérale mondiale est américaine, alors que les USA ne représentent que 5 % de la population mondiale. La criminalisation des délits liés à la consommation et au trafic de drogue, la généralisation des peines-planchers et la loi dite des « trois coups », appliquée dans certains états (permettant ou contraignant les juges à prononcer des peines de prison à vie à l'encontre d'un prévenu condamné pour la troisième fois pour le même délit ou crime) ont contribué à l'augmentation du nombre des détenus. Une prise de conscience nationale sur l'inefficacité et l'inégalité de ce système s'est amorcée ces dernières années, engendrant une baisse constante mais cependant minime du nombre des prisonniers. Seulement 10 % des détenus étant enfermés dans des prisons fédérales, l'élection de Donald Trump ne devrait pas remettre en question cette tendance.

L'une des alternatives à la répression est le traitement. Cette semaine, je suis allée filmer Shawn au tribunal. Comme d'autres personnes dans sa situation, il a pu choisir la Drug Court comme alternative à la prison. Il s'y rend chaque semaine, pour un échange commun mais honnête, avec un juge d'une empathie exceptionnelle. Aujourd'hui, entouré de ses pairs, Shawn y annonce ses sept mois de sobriété.

Lettre 9


J’ai déjeuné avec Martha l’autre jour. Elle m’a demandé comment j’avais vécu la marche des femmes à Washington. Pas évident de lui répondre. Mes sentiments sont mêlés, en partie car j’ai pris part à un événement historique dans un pays qui n’est pas le mien. Même si ce qui nous a fait marcher le 21 janvier nous concerne toutes et tous, un je-ne-sais-quoi m’a décalé. Ce jour-là, le temps d’une pellicule et pas plus, j’ai photographié et enregistré, car je ne pouvais concevoir de vivre ce moment sans le partager. Est-ce la posture de celui qui cherche à rendre compte qui décale, de celui qui accueille ses émotions et presque instantanément les transcende ? Parfois, je me dis que le décalage est déjà là, et qu’au contraire, traverser la vie armée d’outils à rendre compte est juste mon moyen de rester connectée au monde. Plus en avant de notre échange, j’ai réalisé que le sentiment d’injustice qui oriente mon regard de photographe et paradoxalement me tient vivante, est tout à la fois celui d’une petite fille de six ans qui entend parler pour la première fois de l’esclavage, ou celui encore d’une adolescente qui décide qu’elle ira se confronter à l’horreur, qu’elle veut visiter Auschwitz ; mais c’est aussi celui d’une enfant devenue adulte pour qui l’inégalité des chances est, au fil du temps, devenue intolérable. Finalement, un peu comme cet immense bloc de marbre*, je suis sculpture plutôt que modelage.




* La photographie qui accompagnait initialement le texte est absente de cette page.