PROJETS 

COMMANDES

PÉDAGOGIE

ET AUSSI

I WANT TO CHANGE BUT I DON’T KNOW
HOW TO. I FEEL LONELY. 


Série en cours aux États-Unis (Vermont)
Ce projet reçoit le soutien de l’Institut Français et de la Région Pays de la Loire.






Ce projet dresse le portrait d’une petite communauté rurale désindustrialisée du Vermont qui fait face à l’épidémie des opioïdes. Il documente le quotidien des personnes concernées par l’addiction et interroge le système politique responsable de cette crise.


En 1968, Richard Nixon, alors président des Etats-Unis, décide de faire la guerre à la drogue (War on drugs). Au début des années 70, une politique répressive se déploie aux États-Unis. Elle vise le cannabis et l’héroïne, dont les principaux consommateurs sont respectivement la jeunesse pacifiste de la contre-culture et les afro-américains. En 2016, l’un des proches de Nixon témoignera que le gouvernement de l’époque avait ciblé ces drogues pour avoir une prise juridique sur une jeunesse qui le dérangeait. Plus tard, des discriminations raciales et sociales allaient continuer d’opérer, cette fois-ci entre une population afro-américaine consommatrice de crack et une autre plus respectable, à la peau plus claire, consommatrice de cocaïne. En effet, il y a peu, une personne arrêtée en possession de 5 grammes de crack était automatiquement emprisonnée pour cinq ans, sans possibilité de libération conditionnelle, tandis que pour la cocaïne, la jauge était fixée à 500 grammes. Pourtant, la molécule est la même. L’arsenal juridique américain s’est donc bâti, non pas sur la base de la dangerosité des drogues en elles-mêmes, mais bel et bien en fonction des consommateurs de ces drogues qui représentaient pour les gouvernements successifs une menace à l’ordre économique et social.

Fin des années 90, l’industrie pharmaceutique américaine persuade peu à peu, à grand renfort de publicités, médecins et patients que ses nouveaux antidouleurs répondant au nom de OxyContin, Fentanyl ou Percocet sont révolutionnaires. Ces médicaments sont des dérivés de l’oxycodone, un analgésique puissant classé comme stupéfiant par l’OMS. Début des années 2000, le nombre de prescriptions explose, celui des overdoses également. Chaque année aux États-Unis, 75 000 personnes décèdent par overdose, dont près de 50 000 sont des overdoses d’opioïdes.

Depuis 2016, on parle d’une crise, voir même d’une épidémie des opioïdes. Si toutes les catégories de population sont touchées, les plus fragiles, dont celle que l’on appelle les White Trash1, en font particulièrement les frais. Le Vermont détient malheureusement le record en pourcentage de l’augmentation des décès par overdose entre mars 2020 et mars 2021. Tandis qu’elles ont augmenté de 35% à l’échelle du pays, dans le Vermont, les overdoses létales se sont accrues de 85%.







Dans l’ombre de ces chiffres alarmants se cachent les personnes qui survivent à l’overdose, celles qui redoutent la suivante, les enfants retirés à leurs parents, les familles détruites, la prison. À Rutland, petite ville républicaine située au centre du Vermont progressiste (nord-est des États-Unis), la communauté a décidé d’en découdre avec la crise. Par-delà les actions et dispositifs mis en place pour réparer ce qui peut encore l’être (centre de désintoxication, rehab, maison de transition, prescription de méthadone, groupe de parole et suivi thérapeutique), il y a les liens qu’altèrent l’addiction, la solitude qu’elle engrange. Là-bas, dans cette petite ville désindustrialisée et déclassée, traumas collectifs et individuels se confondent. Les paysages et les corps ont été affectés. La communauté a été ébranlée. Quelles traces les paysages et les corps gardent-ils de ces traumas ? Réparer les liens est-il la condition préalable à toute forme de résilience collective et individuelle ? D’où vient cet élan qui permet parfois la guérison ? Voici quelques questions qui guident ma recherche photographique.



1/ White trash signifie littéralement déchet blanc ou raclure blanche. C’est un terme d’argot américain désignant la population blanche pauvre.






Origine du projet


J’ai découvert la ville post-industrielle de Rutland (15 000 hab.) fin 2016.
Alors que j’étais à la recherche d’un territoire pour développer un projet photographique, j’ai choisi de partir, en tant que volontaire, vivre pendant 6 mois avec des personnes sortant de prison et souffrant d’addictions. Ce n’était pas la première fois que je choisissais le - vivre avec - comme mode d’exploration du monde et processus créatif ; l’intensité de ce type d’expérience est précieuse lorsqu’il s’agit de travailler à partir de réalités autres. (À ce sujet : lire la correspondance que j’ai tenu durant ces 6 mois.)

Les rencontres que j’ai faites sur place ont été déterminantes pour la suite de l’histoire. Cette série photographique se construit et se précise au fil des ans. Dès que les frontières américaines ré-ouvriront, je retournerai sur place.










Interview



Jean est une jeune femme qui réside, lorsque je la rencontre en mars 2019, à Mandala House, l’une des trois maisons de transition de la ville de Rutland.
“Je ne savais pas si j’étais prête à changer. Jusqu’ici, j’avais toujours chercher à tromper le système, à dire à mes proches ou à mon officier de probation ce qu’ils voulaient entendre. J’ai essayé d’arrêter de consommer à plusieurs reprises, mais mes motivations n’étaient pas les bonnes. Il faut vouloir s’en sortir pour soi-même, pas pour faire plaisir à ses proches, sinon, ça ne marche pas. J’ai mis longtemps avant de le réaliser.

J‘ai commencé à me droguer afin de supporter les violences conjugales que je subissais. A l’époque, je vivais à l’hôtel avec ma fille et Marcus, son père. Un jour, alors que Marcus était dans la salle de bain en train de consommer, quelqu’un a frappé à la porte. J’ai ouvert. La personne était masquée, mais je l’ai reconnue. Il voulait que je lui donne notre stock de drogue. J’ai refusé. Il a braqué une arme sur ma fille. Alors, je lui ai dit de prendre l’argent qu’on avait. Au moment où il quittait la chambre, le père de ma fille est arrivé. Il lui a pris l’arme et lui a tiré dessus à deux reprises. Dans la précipitation, j’ai posé ma fille sur le lit qui était recouvert de pilules. J’ai débarrassé la chambre et je suis partie pendant que Marcus attendait la police. Il a été envoyé en prison pour trois ans.

J’ai vécu à Barre jusqu’à mes 19 ans. Après l’épisode de l’hôtel, j’ai suivi mes parents dans le sud du Vermont. Changer d’environnement m’a motivé à arrêter de consommer. Ça allait. Je restais tranquille à la maison. Puis, ma mère a déménagé à Manchester. Je l’ai donc suivi. C’est là que j’ai rencontré de nouvelles personnes, des mauvaises fréquentations en quelque sorte. J’avais pas vraiment besoin d’argent à ce moment-là car j’avais un boulot, mais comme j’en ai eu l’opportunité, j’ai recommencé à dealer. Au bout de quelques mois, je me suis faite arrêtée. C’était ma première fois en prison. J’y suis restée un an. Grâce à l’aide d’une association, j’ai pu reprendre un appartement quand j’ai été libérée. J’ai aussi trouvé un boulot.


Quelques mois plus tard, je me suis remise à consommer et à dealer. J’avais des bons contacts à New-York et Springfield (Massachusetts). Je me faisais de plus en plus de bénéfices. 35 dollars, c’est beaucoup pour une petite pilule. Puis, j’ai commencé à vendre de l’héroïne. C’était encore plus rentable.
J’ai peu touché à l’héroïne, mon truc c’était plutôt la cocaïne. Je ne me suis jamais injectée quoi que ce soit dans les bras...

En parallèle du deal, je convoyais de la drogue depuis les grandes villes des états alentour. Une femme au volant c’est moins suspect, qui plus est, tu peux cacher la drogue là où personne ne la trouvera. Tu vois ce que je veux dire ? (...) Dans un sens, c’est plus facile d’être une femme dépendante, tout simplement car les dealers sont des hommes et qu’ils échangent facilement des faveurs sexuelles contre notre conso. Si tu veux quelque-chose, tu couches. C’est horrible, c’est dégoûtant mais c’est comme ça que ça marche.

En septembre 2017, je suis partie à New-York. Je m’y suis prostituée pour me payer ma drogue. A mon retour dans le Vermont, je me suis faite arrêtée. J’avais été enregistrée à mon insu. La police avait des preuves. Apparemment, ça faisait un moment qu’ils me cherchaient. Cette fois-là, je suis restée 15 mois en prison.

J’ai toujours été LA droguée. Jusqu’ici, je n’avais jamais regardé la situation d’une autre perspective. J’ai jamais été la personne effrayée à l’idée qu’un coup de fil allait arriver disant qu’un proche était mort. C’est ce que ma mère à vécu pendant des années.

Le truc quand tu deviens dépendant, c’est que tous les moyens sont bons pour te payer ta dose. Et donc, tu fais des trucs qui risquent de t’envoyer en prison, et tu risques parfois ta vie. En ville, j’ai souvent couché avec des hommes que je ne connaissais pas, sans aucune échappatoire si ça tournait mal. J’ai été agressée. J’ai été battue. J’ai été enfermée dans une chambre d’hôtel car le dealer voulait me contrôler, coucher avec moi quand ça lui chantait (...). Ça m’a pris quelques mois avant de pouvoir intégrer Mandala (la maison de transition dans laquelle elle vit). Leur programme est très strict et cela demande un gros investissement, y compris quand tu postules. J’étais tellement heureuse quand j’ai appris que j’étais choisie. (...)

Je veux changer. Je suis clean depuis trois mois. Je me sens bien et j’ai les idées claires. Je veux arrêter de me mettre dans des situations dangereuses. J’en ai marre de ne penser qu’à la défonce. J’en peux plus de risquer ma vie tous les jours. Je veux trouver un boulot, me payer une voiture, reprendre un appartement. C’est ça que je veux maintenant, et je pense que je le mérite.”






Calendrier du projet

(>>> à revoir à cause de la crise sanitaire)


2022
Hiver 2021
Automne 2020 > Été 2021
Automne 2020
Juillet 2019
Juin 2019
Mai 2019
Février 2018
2017
Novembre 2016
Possible exposition au Centre Photographique du Vermont, Brattleboro
Éditing et post-production
Finalisation recherches, prise de vue et écriture
Ateliers photo menés auprès des habitants de deux maisons de transition de Rutland
Workshop Teaching Visual Literacy - Fondation Aperture, New-York
Résidence de recherche au sein de la galerie 77ART, Rutland
Obtention du soutien de l’Institut Français, en partenariat avec la Région Pays de la Loire
Session de repérages filmés (film documentaire) + prises de vue photo
Formation à l’approche de la photographie participative - Photovoice, LondresRecherche (film documentaire, écriture, photographie)
Arrivée à Rutland



Ce projet est soutenu par :

                    



Il a pu se réaliser grâce au soutien de la productrice qui m’a accompagné sur mon projet de film documentaire Emmanuelle Jacq.