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Repérages fin 2020 - Démarrage du projet hiver 2021/2022




“L’Afrique porte des mystères que même un Homme sage ne peut comprendre, par contre, un Homme sage peut les respecter”

Miriam Makeba


Au Togo, c'est à 4 heures du matin que l'on traite les affaires sérieuses. L'enfant, la femme, le cousin, le voisin, celui ou celle qui d'une manière a fauté sera convoqué.e par son ainé pour une assise intime et matinale traitant des fais reprochés. C'est avec un discours indirect, une parole mystérieuse que l'on s'adressera à la personne fautive. À elle de décrypter le message transmis. Au quotidien, cette même parole que l'on peut qualifier de « pilée1 » sera mobilisée dans les échanges familiaux et communautaires. L'usage de cette parole laconique, indirecte, parfois ironique est commune en Afrique. Cette parole valorisée et mystérieuse est le plus souvent la propriété des ainés qui demeurent une figure respectée des communautés. Cet adage très connu en témoigne : “En Afrique, lorsqu’un vieux décède, c’est une  bibliothèque qui disparaît.”

Mon compagnon est togolais. À travers lui, je découvre petit à petit son pays, qui symboliquement, est aussi devenu un peu le mien.

Je suis photographie, mais je suis aussi parole. J’aime comprendre. J’intellectualise. J’intellectualise trop me dit-on ! Dès mon premier voyage, mes professeurs des Beaux-Arts me mettent “Tristes Tropiques” entre les mains, le célèbre ouvrage de l’anthropologue et ethnologue Claude Lévi Strauss. Je découvre le concept de l’ethnocentrisme. Je sais que mon regard est façonné par ma culture, mes origines familiales et sociales, ma nationalité, mon genre.... Je sais. Je sais et pourtant. Alors que je cherche à comprendre, à accéder à la culture de l’autre, elle se dérobe plus que jamais, les cultures africaines plus que les autres peut-être. Alors j’observe. J’observe les gestes, les hiérarchies entre les âges, les sexes, les familles. J’écoute parfois la résignation. Je vois aussi la combativité, la vitalité. J’ai chaud. Souvent trop chaud. Je me détends. Je rencontre le photographe d’à côté. Je fais une séquence photo à l’Iphone dans son studio. On s’amuse. Je photographie le rideau qui balance sur sa devanture. Le temps semble s’être arrêté. Je quitte Lomé la capitale. Je pars au village. Je me rends presque quotidiennement chez mon beau-père. Nous faisons la cérémonie du solabi, un alcool fabriqué à partir du palmier à huile. Il paraît que son solabi est l’un des meilleurs du coin. J’adore ces moments. Nous parlons parfois anglais parfois français. Fofo a vécu au Ghana plus jeune. Finalement, c’est avec le français qu’il est le plus à l’aise. Fofo est cultivateur. Parfois, il reste dormir au champ. Là-bas, il se débrouille. Quand Fofo est chez lui, ses femmes sont aux fourneaux... et lui m’accueille pour la cérémonie du solabi. Je me dis que c’est l’apéro à la togolaise. Bien-sûr je sais que spirituellement le solabi ce n’est pas le pastis. Au quotidien, cet alcool est aussi utilisé pour des cérémonies de réparation religieuse ou vaudou, des prières, etc. Fofo est intelligent et observateur. Je vois comme il m’observe quand je suis en séance photo. Son regard est curieux et bienveillant. Il se demande peut-être le sens de ce que je fais. Pourquoi ces images ?

Je me demande quelle est ma légitimité à photographier en Afrique. Quelle est généralement celle des blancs, héritiers des colonisations africaines.

Je photographie pour comprendre, pour me lier à des êtres et des communautés. Au départ, l’acte est personnel. De toutes façons, je me dis qu’en Afrique ou ailleurs, la position du photographe est toujours dominante, quand bien même l’éthique, la démarche collaborative, la conscience du rapport de domination.
Suis-je en train de me trouver des excuses ? Je ne sais pas. Tout cela est à la fois vital et superflu. Je me décide enfin. Je vais travailler sur la notion de transmission, naviguer entre les ainés et les jeunesses de la société togolaise.




1« La parole pilée : accès au symbolisme chez les Gbaya ’Bodoé de Centrafrique » par Paulette Roulon-Doko et Raymond Doko