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Lettre 1


J'ai quitté la France pour les États-unis il y a quelques semaines. Une semaine avant mon arrivée se jouait ici un moment triste et surprenant, qui allait faire partie de notre histoire commune. Donald Trump était élu Président des États-Unis d'Amérique. Il allait succéder à Barak Obama, le premier président noir de ce pays, où se jouait il y a quelques décennies à peine, une lutte essentielle : celle des droits civiques, de l'égalité des hommes et des femmes, quelque-soit leur origine.

Tu es sans doute encore petit pour comprendre tout ce qui se joue ici. Comprendre que ce qui se passe là-bas aura des répercutions directes ou indirectes sur ta vie. Tu vas grandir, et au fil des expériences tu vas te construire ta propre vision du monde. Mais d'ici là, laisse moi te conter, dans cette correspondance sans retour, un bout de cette Amérique que je viens de rencontrer.

Lettre 2


J'habite 103 avenue du Parc. Comme tu peux le deviner, j'ai la chance d'avoir un parc à portée de pied. Une colline qui se fait forêt. Des étangs pour l'heure enneigés. Un bâtiment abandonné. Park Avenue se situe dans les quartiers ouest de la ville de Rutland, Vermont, Nouvelle Angleterre. On dit ces quartiers dangereux. On me déconseille de les explorer. Mais tu me connais, c'est là où la société dysfonctionne que j'aime travailler. Alors je marche, j'observe et je ressens. La nuit, le jour, je photographie.

Je te présente ma maison*. Je te la livre toute morcelée, à l'instar de ses habitants brisés. Aux États-Unis, on appelle ce type de maison des maisons de transition. Elles accueillent différents publics (handicapés mentaux, SDF, mères célibataires, etc.) et les accompagnent afin qu'ils puissent (re)trouver une place dans la société. Ma maison, Dismas House, accueille des personnes qui sortent de prison. Tu l'auras compris, mes colocataires sont ici des anciens prisonniers. D'ici quelques lettres, j'aurai l'occasion de te les présenter.



* La photographie qui accompagnait initialement le texte est absente de cette page. 

Lettre 3


Au pays de la voiture, je suis piétonne parmi les piétons ; mais de toutes façons, que serait une photographe sans ses pieds… Ta fascination pour les véhicules en tout genre, quoi-qu’articulés soit encore mieux, trouverait ici matière à émerveillement. Moi ce qui m'amuse, et me plait je dois l'avouer, c'est le “tout automatisme” de certaines voitures.

Tu sais, au pays de Taylor et Ford, marcher en dehors des centres villes n'est pas pratique commune, mais dans mon quartier, on marche plus qu'ailleurs. J'y observe les courbures des corps, l'allure des démarches, souvent la tristesse ou la fatigue des regards. Alors, même si l'on dit que l'habit ne fait pas le moine, il peut tout de même nous murmurer des histoires. J'ai croisé Beth* à la station essence du bout de ma rue. J'avais mon mamiya entre les mains, la lumière était généreuse, et sans hésitation je lui ai demandé si je pouvais la photographier. Sans hésitation elle a répondu “OK”. L'autre jour, alors que j'avais troqué mes boots contre des pneus neige, je l'ai recroisé. J'ai réalisé que j'avais envie de connaitre un bout de son histoire. Je pourrais faire le pied de grue dans ma rue. Je pourrais aussi laisser une photo et un mot au magasin de la station essence qu'elle fréquente. Je pourrais tout autant laisser faire. Espérer la recroiser avant la fin de l'hiver, pour la retrouver dans son singulier manteau vert.

Des petites histoires à la grande histoire, il n'y a qu'un pas. Demain, Donald Trump deviendra officiellement le 45ème président des États-unis. Samedi, bien entourée je marcherai pour le droit des femmes.