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Correspondance americaine

Photo + écriture

De novembre 2016 à avril 2017, j’ai tenu une correspondance avec mon neveu Pierre. Une correspondance sans retour car Pierre était encore trop petit pour lire mes lettres. J’habitais alors aux nord-est des États-Unis. J’allais y rester six mois.
































































Lettre 1


J'ai quitté la France pour les États-unis il y a quelques semaines. Une semaine avant mon arrivée se jouait ici un moment triste et surprenant, qui allait faire partie de notre histoire commune. Donald Trump était élu Président des États-Unis d'Amérique. Il allait succéder à Barak Obama, le premier président noir de ce pays, où se jouait il y a quelques décennies à peine, une lutte essentielle : celle des droits civiques, de l'égalité des hommes et des femmes, quelque-soit leur origine.

Tu es sans doute encore petit pour comprendre tout ce qui se joue ici. Comprendre que ce qui se passe là-bas aura des répercutions directes ou indirectes sur ta vie. Tu vas grandir, et au fil des expériences tu vas te construire ta propre vision du monde. Mais d'ici là, laisse moi te conter, dans cette correspondance sans retour, un bout de cette Amérique que je viens de rencontrer.

Lettre 2


J'habite 103 avenue du Parc. Comme tu peux le deviner, j'ai la chance d'avoir un parc à portée de pied. Une colline qui se fait forêt. Des étangs pour l'heure enneigés. Un bâtiment abandonné. Park Avenue se situe dans les quartiers ouest de la ville de Rutland, Vermont, Nouvelle Angleterre. On dit ces quartiers dangereux. On me déconseille de les explorer. Mais tu me connais, c'est là où la société dysfonctionne que j'aime travailler. Alors je marche, j'observe et je ressens. La nuit, le jour, je photographie.

Je te présente ma maison*. Je te la livre toute morcelée, à l'instar de ses habitants brisés. Aux États-Unis, on appelle ce type de maison des maisons de transition. Elles accueillent différents publics (handicapés mentaux, SDF, mères célibataires, etc.) et les accompagnent afin qu'ils puissent (re)trouver une place dans la société. Ma maison, Dismas House, accueille des personnes qui sortent de prison. Tu l'auras compris, mes colocataires sont ici des anciens prisonniers. D'ici quelques lettres, j'aurai l'occasion de te les présenter.



* La photographie qui accompagnait initialement le texte est absente de cette page. 

Lettre 3


Au pays de la voiture, je suis piétonne parmi les piétons ; mais de toutes façons, que serait une photographe sans ses pieds… Ta fascination pour les véhicules en tout genre, quoi-qu’articulés soit encore mieux, trouverait ici matière à émerveillement. Moi ce qui m'amuse, et me plait je dois l'avouer, c'est le “tout automatisme” de certaines voitures.

Tu sais, au pays de Taylor et Ford, marcher en dehors des centres villes n'est pas pratique commune, mais dans mon quartier, on marche plus qu'ailleurs. J'y observe les courbures des corps, l'allure des démarches, souvent la tristesse ou la fatigue des regards. Alors, même si l'on dit que l'habit ne fait pas le moine, il peut tout de même nous murmurer des histoires. J'ai croisé Beth* à la station essence du bout de ma rue. J'avais mon mamiya entre les mains, la lumière était généreuse, et sans hésitation je lui ai demandé si je pouvais la photographier. Sans hésitation elle a répondu “OK”. L'autre jour, alors que j'avais troqué mes boots contre des pneus neige, je l'ai recroisé. J'ai réalisé que j'avais envie de connaitre un bout de son histoire. Je pourrais faire le pied de grue dans ma rue. Je pourrais aussi laisser une photo et un mot au magasin de la station essence qu'elle fréquente. Je pourrais tout autant laisser faire. Espérer la recroiser avant la fin de l'hiver, pour la retrouver dans son singulier manteau vert.

Des petites histoires à la grande histoire, il n'y a qu'un pas. Demain, Donald Trump deviendra officiellement le 45ème président des États-unis. Samedi, bien entourée je marcherai pour le droit des femmes.






















































Lettre 4


Samedi dernier, je suis allée marcher. Comme tu l'as peut-être vu à la télé, je n'étais pas seule : à Washington, nous étions un million. Tout a commencé il y a quelques mois, au moment des élections présidentielles américaines. Une vidéo partagée sur le net allait mettre en colère des milliers d'Américaines, qui se sont senties insultées, méprisées et rabaissées par les propos du président élu Donald Trump. Parce qu'en s'exprimant ainsi, le leader du pays le plus influent au monde légitimait symboliquement la misogynie et le patriarcat, les femmes devaient réagir. L'histoire allait alors continuer comme elle avait commencé : sur le net. Le tour était presque joué. Les internautes étaient fédérés. Mais tu sais quoi, ici, personne n'imaginait que ces rassemblements allaient prendre une telle ampleur. À Washington par exemple, les pronostics étaient de 200 000 personnes. Tu le sais maintenant, nous étions bien plus.

Pour rallier Washington du Vermont, j'ai passé une nuit en bus. Ce dernier était complet, à l'instar de tous ceux qui convergeaient cette nuit-là vers la capitale. De plus en plus de bus. De plus en plus de Pussy Hats (ces roses chapeaux chatte qui allaient devenir symbole du rassemblement et appel à action). Mon cœur s'est soulevé à la troisième aire d’autoroute. J'ai failli pleurer à chaudes larmes, mais parce que je sentais que la tristesse et la peur l'emportaient sur la joie, je me suis retenue.
Entre le quartier du Stadium où nous avons laissé notre bus et le point de départ de la manifestation, il nous a fallu marcher. J'aurais aimé que tu vois cette drôle de procession. De rues en rues, les habitants nous applaudissaient. Ils nous invitaient aussi, tout comme cette église où moi, je suis allée, à utiliser, si l'on en ressentait le besoin, leur cabinet ! J'ai appris depuis que la capitale avait voté à 90% démocrate. Ceci explique donc cela.

Il y a 15 ans, alors que j'étais étudiante en Bretagne, c'est une autre capitale que j'avais ralliée. En cette fin avril 2002, la peur et la stupéfaction fédéraient aussi au-delà de toutes frontières d'âge, de genre ou d'origine. Comme la petite fille sur la photo*, tu peux encore profiter de quelques années d’insouciance. C'est à nous, tantes et oncles, parents et ami.e.s, adultes conscients, de nous lever et de marcher, de rejeter le mépris, le racisme et la haine en tout contexte ; de nous mobiliser, sans doute chacun à sa manière, pour l'éducation, la solidarité et le respect des droits humains. Si comme le criait ce slogan « Résister c'est construire l'espérance », la résistance est plus que jamais de rigueur ici ou ailleurs, car même si tu ne le sais pas encore, l'histoire nous l'a déjà montré, les droits les plus fondamentaux soient-ils, ne sont malheureusement jamais acquis.



* La photographie qui accompagnait initialement le texte est absente de cette page.


À voir, iciun diaporama sonore sur la Women’s March

Lettre 5


En 1999, lorsque j'ai quitté les Beaux-Arts pour faire le choix du voyage photographique, mes enseignants m'ont conseillé la lecture de Tristes tropiques, de Claude Lévi Strauss. Pour être honnête, je ne saurais te dire si je l'ai bien lu en entier ; ce livre m'a pourtant suivi quelques années. Alors que je t'écris ces quelques mots, je réalise qu'il a façonné la voyageuse que je suis aujourd'hui. Dans cet ouvrage, l'ethnologue met en garde contre l'ethnocentrisme de l'Homme occidental. Il dénonce son arrogance et les destructions qu'elle engendre dans les pays que l'on dit “du sud”. Il y 4 ans, tu n'étais pas bien grand et moi, j'étais en Inde. J'avais aussi fait le choix de la découverte par immersion. Après deux jours à New-Delhi, j'allais plonger. J'ai passé deux semaines au sein d'une communauté Hare Krishna, alors invitée par l'amie d'une amie. Initiée depuis un certain temps à ce courant de l'Hindouisme. Isabelle - Mangala-Vati - était cependant en études et encore pleine de questionnements concernant la vie qu'elle avait choisit. À Vrindavan, cité de pèlerinage, quelques femmes occidentales m'ont raconté leur histoire. J'essayais alors de comprendre ce qui les avait incitées à devenir les dévotes de Krishna. Les voir au quotidien servir les hommes me heurtait. Entendre Isabelle m'expliquer que le rôle de la femme, est celui d'être mère et de prendre soin du foyer, pour que l'homme étudie et s'instruise me choquait. Mes valeurs étaient malmenées. Même si je ne pouvais accepter que ces femmes émancipées aient, selon moi, choisi l’effacement, de tout mon cœur j'essayais de comprendre.

En ce début février 2017, c'est du Grand Nord que je t'écris. Puisqu'il y a le sud, il y a le nord ; et dans ce cas, les États-Unis peuvent bien être le Grand Nord. Ici comme en Inde, mon cadre de référence culturel est bousculé. Ici comme en France, les langues se délient. Je ne partage pas les opinions politiques de la majorité de mes colocataires. Alors, quand j'entends des choses qui me font mal, je pense à Strauss et à Bourdieu. Je repense aussi aux propos des journalistes au lendemain de l’élection de Trump, essayant de comprendre qui étaient ces électeurs qui avaient fait le choix du populisme ; on parlait alors beaucoup de cette Amérique peu ou pas éduquée. Les journalistes étaient sûrement dans le vrai, mais la réalité est tellement plus complexe. Ici, dans ce condensé d'Amérique, j'explore les extrêmes. J'y côtoie tout aussi bien les électeurs de Trump que ceux de Bernie ; j'y navigue en opinions contraires.

À l'interstice de ces deux Amériques, les poings se lèvent quand les voix s'élèvent. Pas d'accord scandent-elles ! Ce week-end, l'une des deux familles syriennes qui a pu trouver refuge à Rutland avant la fermeture des frontières, va emménager dans un appartement du centre ville. Samedi dernier, non loin de là, 2000 personnes manifestaient contre la politique de Trump, mais pour l'accueil des réfugiés.

Lettre 6


Ici, la neige va et vient.
Je joue avec et découvre autour d'une séquence filmée, quel formidable réflecteur elle est. Mais quand mes doigts me brûlent, je capitule. Le grand froid m'offre alors des moments de replis, à la maison ou bien dans ces petits cafés sanctuaires où j'aime travailler.

Cela fait bientôt trois mois que j'ai quitté la France pour les États-Unis. Il m'en aura bien fallu deux pour m'acclimater. Les relations à mes colocataires évoluent. J'apprends à les connaitre (pour le meilleur mais aussi pour le pire), je bâtis petit à petit le puzzle de leur vie. Désormais, les blagues fusent mais, comme on dit chez nous “Qui aime bien, châtie bien”. Sois donc rassuré, je vais bien. Je vis depuis un moment maintenant avec David, Marc, Tim, Devin, Winter, Shawn et T.J. Depuis mon arrivée, Holly, Ian et Dana ont quitté la maison. Ces derniers sont repassés par la case prison. Holly quant à elle, n'a guère eu d'autre choix que de partir en rehab. Cette semaine Dawn nous a rejoint. Nous sommes désormais deux femmes à la maison. À l'intérieur, la vie s’articule au rythme du planning hebdomadaire, des dîners ouverts et des routines de chacun. À l'extérieur, il y a le temps de la marche, les rendez-vous forcés ou les rencontres choisies et le son de cette locomotive qui m'obsède. Cette ville me fascine d'un point de vue social, architectural et environnemental. Si son histoire industrielle m'offre des vestiges d'une photogénie exceptionnelle ; elle laisse sans le sou et sans le sens une certaine frange de la population. Ici se déroule une histoire, bien tristement banale dont toutes les communautés et tous les territoires ne se remettent pas : une sorte de “black-out” post-industriel. En effet, il y a quelques années en arrière, c'était l'exploitation du marbre qui faisait vivre cette région.

Cela fait bientôt trois mois que j'expérimente et produis des images fixes, mais aussi des images en mouvement. Presque quinze semaines que j'observe, découvre, pratique et ressens. Ce séjour se veut retraite mais il est surtout résidence. Il est donc temps de plonger et de trancher : assumer une direction artistique, bâtir une série. Parfois se dire : “cette photo-là n'en sera pas”.