PROJETS 

COMMANDES

PÉDAGOGIE

ET AUSSI

COMME UNE BRANCHE DE LAQUELLE
UN OISEAU VIENT DE S’ENVOLER


Résidence Le Carré d’Art  (Réseau Diagonal),
avec le soutien du Centre Hospitalier Guillaume Régnier (Rennes),
dans le cadre de la politique culturelle de l’établissement.
2022 > 2023 - Projet en cours




Travail en cours - Extrait de la série À l’hôpital





LE PROJET


Il y a deux ans, ma vie a pris une tournure étonnante. On m’a diagnostiqué une forme atténuée de bipolarité. Ce diagnostic a fait suite à quelques années d’errance médicale et quelques expériences psychiques étonnantes, auxquelles, bien sûr, je n’étais pas préparée. C’est cette expérience personnelle qui a donné naissance à ce projet.

Dans le domaine de la santé mentale, certains mots inquiètent plus que d’autres, peut-être car nous sommes rarement prêts à les entendre. Hôpital psychiatrique. Psychiatrie. Schizophrénie. Tentative de suicide. Etc. Ces mots font peur, en partie car ils sont chargés d’idées reçues et qu’ils renvoient à des espaces, des états et des gestes auxquels la majorité d’entre nous préfèrerait ne pas être confrontée. Ces mots existent notamment pour dire et penser un domaine scientifique au sein duquel beaucoup reste à faire pour soulager les personnes vivant avec un trouble psychique, ainsi que leurs proches. Ces mots témoignent de souffrances qu’il est parfois difficile de guérir, mais aussi de comprendre.

Dans le domaine de la médecine somatique, les médecins peuvent plus aisément circonscrire la maladie et la traiter avec des protocoles de traitement applicables le plus souvent à l’ensemble d’une catégorie de personnes. Dans le domaine de la psychiatrie, les soignants doivent individualiser chaque parcours médical et tenir compte de facteurs multiples et divers (histoire de vie, environnement, commorbidités, etc.) pour soulager ou guérir un patient. Mais pour faire ce travail, la psychiatrie a besoin de temps, et de cela, la psychiatrie en manque cruellement.

Plutôt que de détourner le regard, j’ai choisi de faire face aux réalités de l’hôpital et d’embrasser les parcours de personnes vivant avec un trouble psychique.

Durant plusieurs semaines, j’ai écouté et observé les clients d’un espace de sociabilité et de soin : la cafétéria de l’hôpital. Je me suis imprégnée de leurs expériences et de leurs particularités. Avec ces personnes, j’ai progressivement commencé à faire des images, même si ce n’était pas mon idée de départ. En effet, ma première idée consistait à mettre en scène une série photographique inspirée des récits, ressentis et expériences des personnes que je devais rencontrer durant une première phase de recherche. À ma grande surprise, une bonne partie d’entre elles a souhaité être photographiée. Mon désir de contribuer, au travers de ce projet, à une forme de dé-stigmatisation des troubles mentaux rencontrait les leurs. C’est comme cela que la série “À l’hôpital” a commencé à voir le jour.

En parallèle, mon attention et ma réflexion se sont portées sur le corps. Consciente que l’expérience traumatique du corps (violences intrafamiliales ou conjugales, viol, etc.) peut être à l’origine des troubles psychiques. Lucide sur le fait que le corps est le réceptacle des conséquences des troubles du comportement alimentaire (anorexie, hyperphagie boulimique, etc.), des addictions, des pratiques d’automutilation, et qu’il souffre également des effets secondaires des traitements, j’ai souhaité mener une recherche pour interroger et regarder les liens entre les troubles psychiques et les expériences sensorielles, sociales et médicales des corps. Vous trouverez ici quelques extraits de cette recherche.

Un troisième corpus d’images devrait voir le jour. J’aimerais à travers ce dernier explorer la notion d’identité : comment les personnes vivant avec un trouble mental se perçoivent-elles ? Comment la société les perçoit à son tour ?



Ce projet est en cours. Les images présentées sur cette page ont été réalisées fin août - début septembre 2022.  J’espère pouvoir associer à ce travail une recherche graphique/typographique et ainsi juxtaposer à ces corpus d’images différents types de textes.

Je vais poursuivre ce travail entre novembre 2022 et avril 2023. Ce projet donnera lieu à une exposition au Carré d’Art à Chartres de Bretagne et à la publication d’un livre aux éditions Sur la crête en mai 2023.












Extraits de la série Coprs

Journal de résidence




Août 2022



Je viens de passer deux semaines au CSTC de l'Hôpital Guillaume Régnier à Rennes. CSTC. Obscure acronyme pour un lieu qui lui ne l'est en rien. CSTC pour Centre Socio-Thérapeutique et Culturel. CSTC pour dire autrement la Cafet. Deux semaines à écouter ou parfois papoter. Deux semaines à observer des corps, des relations d'entraide, des solitudes aussi. Deux semaines dans un espace de soin. Deux semaines à l'hôpital. 15 jours dans un lieu qui ne ressemble en rien à l'hôpital. Un bunker1 où des anciens patients viennent socialiser en toute sécurité. Un espace de transition réel et symbolique entre l'hôpital et la cité pour les patients hospitalisés. Un café où le prix dérisoire des consommations nous indique que l'objectif du lieu n'est en rien pécuniaire. Un lieu où les serveurs sont aussi des soignants. Un lieu comme un outil de soin. Un espace aux lisières de la cité, aux lisières de la santé.

Durant ces deux semaines, j'ai mené ce que j'ai spontanément nommé des entretiens de recherche. Je voulais écouter ce que les patients avaient à me dire. Je voulais entendre leurs expériences. On a parfois parlé de l'hôpital, de l'expérience de l’hospitalisation en service psychiatrique, mais là n'était pas le cœur de ma recherche.

Ils et elles ont accepté de mettre des mots sur leurs histoires. J'ai entendu : errance médicale, tentative de suicide, idées noires, burn-out, dépression, épisode maniaque, bouffée délirante, pétage de plomb. Souvent, le moment de bascule dans la trajectoire des personnes qui m'offraient leur histoire était connu. Une séparation. Un burn-out. Des violences conjugales ou intrafamiliales. Un trauma. La perte d'un proche, ou encore une intelligence hors-norme. Parfois, l'explication était coincée dans les replis de l’inconscient des patients. Et parfois, il n'y avait aucune explication apparente.

Ce que la recherche actuelle nous dit c'est que les troubles sont souvent d'origine génétique et que l'environnement et les expériences de vie font le reste. L'hérédité : pour le meilleur et pour le pire.

Au fil des rencontres, l'enthousiasme à l'attention de mon projet grandissait. On parlait de moi. Des patients venaient à ma rencontre. D'autres se faisaient rabatteurs, mais c'est d'abord l'accueil des soignants qui m'a permis de trouver ma place dans cet espace, à la fois particulier et banal. Je les en remercie grandement.
Dans ce lieu, situé entre le dedans et le dehors, les corps sont les premiers indicateurs d'une forme d'anormalité pathologique2. Il y avait des corps maigres et des corps gros. Des corps au ralenti. Des corps hyperactifs ou des corps tremblants. Et aussi, des corps scarifiés. Et puis il y avait les autres. Ces corps suggérant une absence, un ailleurs où celui ou celle qui s'est frayé un chemin sans retour vers ce que le langage populaire nomme folie gît dans toute sa splendeur...

Au cours de ces deux semaines, il m'est parfois arrivé, en dehors de l’hôpital, d'observer ces mêmes corps, ces mêmes singulières présences ou ces mêmes étonnantes absences. Où donc est la frontière entre la maladie et la santé mentale? Je ne crois pas qu'elle se situe à l'endroit des murs et des grillages qui protègent l'hôpital...

Je ne m'attendais pas à passer deux semaines aussi "normales". Je travaille auprès et avec les traumas depuis plusieurs années. Je réalise aujourd'hui qu'à cet endroit de travail et de rencontre, je me sens chez moi. En menant ces entretiens de recherche, j'ai aussi compris qu'ils faisaient partie de ma méthode de travail. J'en ai beaucoup mené aux États-Unis pour le projet que je développe sur le champ des addictions. Cette nouvelle expérience m'a permis de repérer un schéma, une répétition.

Peut-être vous demandez-vous pourquoi je mène ces entretiens ? Eh bien c'est parce que selon moi, c'est d'abord l'expérience des personnes concernées qui compte. Je sais bien que l'objectivité en matière de photographie documentaire est un leurre - et d'ailleurs je ne la recherche en rien - ceci étant, j'ai à cœur de nourrir ma réflexion et mon travail par ces rencontres et ces échanges. C'est aussi une façon de développer un rapport de confiance avec des personnes vulnérables (ou pas) que je pourrais ensuite être amenée à photographier. Pourtant, elles savent, tout comme moi, qu'au départ, je ne suis vraiment pas là pour ça.


1/ Le terme “bunker” a été employé par un patient lors d’un entretien pour décrire un espace où l’on peut se sentir protéger, quoi qu’il arrive.

2/ Je reviendrai plus tard sur la question de la norme qui traverse ce projet de bout en bout. Terme inopérant et en même temps précieux pour interroger le rapport que les sociétés entretiennent avec leurs fous.