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Chroniques africaines

Automne 2021
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C'est la fin des vacances d'été pour les enfants qui habitent le centre*. La rentrée des classes devait avoir lieu lundi dernier. Elle a d'abord été repoussée d'une semaine, puis d'une autre. La crise sanitaire n'y est pour rien. Cela arrive. Ce type d'évènement est ici plutôt commun. Alors, puisqu'il le faut, la troupe prend la vie comme elle vient. Les plus petits s'amusent, seuls ou en groupe, à l'ombre du soleil puissant, sans prêter attention aux poules, aux chats et à Pumba le chien. Les plus grands étudient, se reposent, rêvassent ; l'ennui et l'attente sont typiques de ces coins où loisirs et distractions ne font que peu sens... Les activités de tous sont régulièrement interrompues par la routine quotidienne qui les mobilise à loisir. Faire le ménage avant le petit déjeuner. Préparer le déjeuner. Préparer le diner. Du lever au coucher du soleil, c'est souvent la même journée qui se répète, tranquillement, sereinement. Les plus grands sont un peu frustrés cependant. L'année dernière pareil moment, ils étaient à Lomé la capitale, pour se distraire, revoir des amis ou de la famille. Cela ne pourra se faire cette année. Le prochain événement sera la rentrée.


Ces derniers jours, il a plut. C'est la saison des pluies. Encore un mois pour que ces terres rouges typiques de l'Afrique se gorgent de cette eau qui se fait rare ici. Au champ, ce sont principalement des légumes racines qui se cultivent – manioc, igname – ou des cultures qui résistent au manque d'eau telles que le sorgho ou le maïs que l'on consomme en farine pour préparer la fameuse Pâte, mets traditionnel de l'Afrique. Au champ, on pratique une permaculture qui ne dit pas son nom. Les variétés se côtoient, entourées des palmiers à huile si précieux par ici. Lorsque Fofo par au champ, il arrive qu'il y reste quelques jours d'affilée. Seul, dans sa cabane, il vit au rythme de ses cultures, du soleil et de sa fatigue. Pas de charrue, tout se fait à la main. Fofo doit avoir dans les 60 ans. C'est mon beau-père. Intelligent, curieux, trilingue, Fofo a choisit d'être cultivateur. Il a fait les comptes il y a longtemps. Il sait que cela rapporte plus qu'un emploi salarié ou d'enseignant si mal payé. Oh bien-sûr, tous les cultivateurs n'ont pas la richesse non perceptible de Fofo, son intelligence et son labeur quotidien doivent y être pour quelque-chose...


L'Afrique est vaste et diverse. En revanche, certaines traditions sont largement partagées de l'Afrique de l'Ouest, à l'Afrique Australe, en passant par l'Afrique de l'Est. La polygamie par exemple, est traditionnelle à la fois chez les chrétiens, les musulmans ou les animistes. Deux choses semblent être en jeu ici : la virilité de l'homme et sa capacité de production. Les hommes les plus respectés sont ceux qui ont le plus d'enfants, donc le plus de femmes. Certains princes ou hommes puissants dans l'histoire de l'Afrique ont eu jusqu'à plusieurs centaines de femmes ! Si la polygamie est désormais plutôt pratiquée en milieu rural (le modèle économique de la vie en ville étant très différent), elle y demeure pratiquée en marge, notamment par des hommes politiques qui auront des intérêts électoraux à avoir une femme éduquée en ville et une paysanne villageoise qui « fera campagne » autour d'elle. Fofo a deux femmes. L'une vit avec lui. L'autre dans une maison tout près de la première. Être polygame, c'est théoriquement traiter de manière égale ses femmes. C'est aussi leur donner les ressources pour son propre foyer (un lopin de terre à la campagne ; les femmes étant en charge de l'agriculture vivrière de subsistance des familles). Il y a 32 ans, Fofo a divorcé de sa première épouse qui l'a quitté, laissant deux enfants en bas âge derrière elle. Jusqu'alors, c'est le terme abandonné que j'utilisais pour désigner l'état de mon compagnon, l'un des deux enfants en question. Il avait été abandonné par sa mère disais-je. Maintenant que j'en sais plus sur les us et coutumes togolais, je sais que sa mère n'a pas eu le choix. Au Togo, traditionnellement, c'est le père qui garde les enfants de plus de trois ans si les parents se séparent. Je me dis qu'historiquement, c'était peut-être une façon d'éviter la fuite des femmes au sein des foyers... Manu (mon compagnon) avait lui huit mois au départ de sa mère. C'est donc dans un orphelinat qu'il est resté jusqu'à ses trois ans.


Vous avez envie d'actualiser vos connaissances et visions sur l'Afrique ? Je vous recommande les livres de Catherine Coquery-Vidrovitch, notamment Petite histoire de l'Afrique et  Les Africaines. Histoire des femmes d'Afrique subsaharienne du XIXe au XXe siècle.


Je suis jusqu'au 2 novembre au Togo, d'où je poursuivrai ces chroniques africaines.

Adeline



* Le centre que je mentionne en introduction a été créé à l'initiative de mon compagnon il y a dix ans. Il accueille et accompagne des enfants orphelins.
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Je suis venue ici pour travailler. Photographier. Faire naître des travaux dont je puisse être fière. Cela nécessite il me semble, outre la maitrise relative de la technique photographique, une bonne dose de lâcher prise, une compréhension de ce qui m'anime et, dans le cas d'approches documentaires, de ce que je veux dire ou défendre. Je suis venue avec des idées en tête, sachant que certaines seraient invalidées et que d'autres émergeraient. Depuis mon arrivée, j'ai principalement passé mon temps au village. Le temps s'écoule lentement ici. C'est très agréable. Ce début de séjour a presque le goût d'une retraite. Je lis beaucoup. J'ai ramené une petite dizaine d’ouvrages dont une bonne partie traite de l'Afrique et de la pensée décoloniale. J'ai mentionné dans ma première chronique les travaux de l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch qui sont à mon sens des lectures essentielles. Cette semaine, c'est Françoise Verges et Catherine Blondeau qui m'accompagnent avec Féminisme décolonial et Blanche.


Comme je l'évoquais il y a quelques semaines dans une précédente newsletter, photographier en Afrique est je pense un exercice ardu. Je ne fais pas mention ici d'approches photo-journalistiques importantes telles que les travaux de photographes comme Raymond Depardon, Gilles Caron ou Sebastiao Salgado lorsqu'ils ont photographié le biafra par exemple. (À ce propos, je vous recommande vivement L'autre moitié du soleil, le roman de la fabuleuse autrice nigérianne Chimamanda Ngozi Adichie). Mon approche photographique ne répond pas à une urgence. Elle s'inscrit dans le temps long d'une approche documentaire aux intentions supposément réfléchies.


Comment photographier l'Afrique sans renforcer certains stéréotypes, lesquels étant les fruits d'une histoire de prédation : esclavage, impérialisme et colonialisme ? Comment éviter l'hyper-sexualisation des corps noirs, l'approche paternaliste ou misérabiliste, le regard en surplomb d'une blanche donneuse de leçon ? Comment photographier en Afrique ?


Je travaille au village à une première série d'images. Celle-ci me ramène à nouveau vers les femmes au travail, dans ce cas précis, des femmes cultivatrices ewe (ethnie principale du sud du Togo).




Finalement la rentrée des enfants d'Ahépé a bien eu lieu ! In extremis, Sylvie, la Tata directrice du Centre, a pu faire les derniers achats au grand marché de Lomé pour y trouver les cartables de chacun.e. Ce matin, à 6h15, les enfants vêtus de leur uniforme qu'ils appellent le Kaki posaient pour la traditionnelle photo de rentrée. Et ce matin en particulier, c'est moi qui a eu le plaisir d'officier. Hier soir, la préparation de cette rentrée a donné lieu à une séance de repassage, durant laquelle il a fallu que les plus grand.e.s apprivoisent le nouveau fer neuf et rutilant. Moi qui ne repasse presque jamais et qui n'aime pas particulièrement cela, je me suis retrouvée à animer une petite séance d’initiation. Chaleur chaleur. C'était drôle !


Dans la précédente chronique, je ne vous ai pas précisément expliqué comment fonctionne le Centre. Voici une présentation que je viens d'écrire pour le site internet que l'on va bientôt tricoter.


Le Centre accueille des enfants orphelins qui n'ont plus de proches parents capables de prendre soin d'eux. Il est situé dans le village d'Ahépé, au sud-est du Togo. Il a depuis peu une capacité d'accueil de 20 enfants. Tous sont scolarisés dès qu'ils sont en âge d'intégrer l'école primaire voisine. Une fois le bac en poche pour certain.e.s, ou bien lorsque le lycée ne constitue pas une voie adaptée, les enfants devenus adolescents partent à Lomé (la capitale) pour poursuivre leurs études ou apprendre un métier. Des familles d'accueil prennent alors le relais du centre jusqu'à ce que l'enfant désormais adulte puisse vivre de façon indépendante.


Au quotidien, cette joyeuse et studieuse communauté assure collectivement les tâches domestiques (cuisine, ménage, lingerie), enfin durant les vacances, car en période scolaire, pas d'aide en cuisine pour Sylvie qui doit assurer tous les repas et l'accompagnement des devoirs. Elle sera bientôt assistée par une nouvelle tata.




Au départ, l'orphelinat est le fruit d'une initiative individuelle pas vraiment réfléchit. Manu (mon compagnon), lorsqu'il a 18 ans, revient dans son village d'origine (Ahépé) après des années d'absence. Il est interpellé par des groupes d'enfants qui trainent toute la journée dans les rues autour de la maison de son père. Il se renseigne et apprend que ces enfants sont orphelins. Certains sont pris en charge par des tantes qui n'ont pas véritablement les moyens de les envoyer à l'école et de prendre soin d'eux. Avec l'accord des familles et après des enquêtes de voisinage, Emmanuel place 11 enfants chez son propre père. Ils y resteront 4 ans, le temps de développer le projet. Jusqu'en 2018, Manu assure financièrement les charges liées aux enfants (nourriture, santé, scolarité). Pour ce qui est de la construction des bâtiments et de l'achat des terres, l'histoire est différente. Sur les réseaux sociaux, Emmanuel fait la rencontre d'un étudiant français nommé Léo. Les deux jeunes se lient d'amitié. Ils sont à peine majeur et se lance dans l'aventure qui deviendra, 10 ans plus tard, le centre que l'on connait aujourd'hui, et ce, grâce à l'engagement de nombreux bénévoles que Léo fédère en France. Le centre est un work-in-progress. Il y a encore beaucoup à faire et à imaginer, et les possibles sont multiples. Affaire à suivre donc...


Je quitterai d'ici quelques jours le Centre pour un retour vers la capitale. Mon séjour se déploiera entre ces deux points de chute. À très vite !

Adeline
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Depuis quelque temps, je suis adepte des retraites. Elles peuvent prendre différentes formes. La plus accessible d'entre elles consiste à me mettre au volant de mon van en direction de la destination qui m'appelle sur le moment (souvent la Bretagne). Je rassemble alors ce dont j'estime avoir besoin. Des livres, des carnets, des crayons, des vêtements adaptés à la saison. Souvent, j'amène trop de choses avec moi, car évidemment, entre la projection et ce qu'il advient finalement du programme, ça bouge. Au fil du temps, j'ai cependant appris à limiter le remplissage des sacs, côté livres surtout. Car les cafés-librairie bretons font toujours partie de mes destinations. La retraite en van est économique et se fait proche de la nature. Quoi de mieux que les douches en extérieur, si possible, à l'abri des regards indiscrets et les repas cuisinés tranquillement sur le vieux camping-gaz familial qui éprouve sa seconde vie, stable mais nomade, dans les bras de Léo (c'est le doux nom de mon petit van). Jusqu'ici, je me limitais aux saisons « chaudes ». J'ai cependant décidé d'investir dans un sac de couchage grand froid pour expérimenter les retraites hivernales. Yala !


Je vous écris de l'orphelinat dont je vous ai parlé dans les deux premières chroniques. Alors que mon van prend sa retraite dans mon garage nantais, je profite de ce lieu pour me retrouver face à moi-même. Ou peut-être plutôt, avec moi-même. C'est plus doux non ? Ce que je vis ici fait échos à mon expérience de vie collective à Mayne. Comme à Mayne, je me sens libre. Les lieux collectifs peuvent avoir ceci de particulier : une dimension libertaire dans un cadre organisé. Personne n'attend quelque-chose de vous si ce n'est que vous vous conformiez aux droits et devoirs du lieu. En dehors de cela, vous êtes libre. Vous n'êtes ni la fille de, ni la femme de. Juste vous-même. J'aime me sentir seule au milieu d'un groupe. Cette joyeuse solitude qui permet un accès à soi. Ou devrais-je dire à moi car nous ne sommes pas toutes et tous égaux en ce qui concerne ces besoins de retour à soi. Ils se font grands de mon côté. Une retraite, cela peut se faire à deux pas de chez soi ou à l'autre bout du monde. Cela peut durer quelques jours ou bien quelques mois. Alors que j'écris ces mots, je regarde en arrière, à l'affût de ce qui s'est fait retraite dans ma vie. Dix jours pour une retraite de yoga en Inde du sud. Une semaine dans un centre macrobiotique à Saint-Gaudens. Une année à Mayne. Six mois au sein d'une maison de transition américaine (Lire Correspondance américaine). Enfin, quelques retraites dans le ventre de Léo en France. Et puis, il y a le regard en avant. Les envies. Les projections. Aller marcher vers Compostelle. Retourner au centre macrobiotique. Visiter mon amie bergère durant ses prochaines estives. Et Léo, toujours Léo. À deux pas des retraites, il y a les temps avec les ami.e.s les plus proches. Il me tarde de retrouver mon ami Yann à Pampepule à l'occasion d'une exposition de Cristina De Middel et mon amie Elissa pour quelques jours en Adirondacks au plus près des forêts et des lacs de l'État de New-York.


Pour quelques jours encore, j'embrasse la culture togolaise et la discrétion ou la pudeur de ses membres. À mes camarades de Fotomocizo qui se reconnaitront, j'avais partagé mon intention de travailler ici sans pression pour changer. Eh bien c'est raté !


Comment l'expliquer ?
Est-ce que je me pose trop de questions d'ordres éthique et politique sur la position du photographe blanc en Afrique ? Est-ce la dimension presque insaisissable de cette culture qui me renvoie d'impasses en impasses ? Est-ce que je manque d’honnêteté envers moi-même quant à ce que je souhaite vraiment faire ?

À cette dernière question je peux sans doute répondre par l'affirmative. L'espace de la création devrait demeurer le premier espace de liberté. Alors que je dois encore m'affranchir de certaines injonctions familiales et sociétales pour espérer vivre en accord avec un moi global apaisé, il me semble tout à fait logique qu'à l'endroit de la création, des espaces soient encore entravés. Quelque-chose se trame tout de même. Je travaille sur un projet mêlant photographies et écriture. Je vous en parlerai lorsque la certitude d'une finalité se fera jour.


Pour l'heure, j'ai attrapé le palu ! L'Afrique sans le palu, c'est un peu la France sans les croissants, non ? Pas de panique. Si le paludisme est une maladie mortelle (400 000 personnes en meurent chaque année dans le monde, alors que 228 millions de cas sont répertoriés), lorsqu'elle est traitée, les malades s'en sortent. Un vaccin serait évidemment le bienvenu. Encore faudrait-il que la maladie touche les occidentaux afin d'en précipiter le financement. Mais j'enfonce ici une porte ouverte n'est-ce-pas ?


Cette chronique sera probablement la dernière. Dans une semaine tout pile, je serai à la maison. Au programme de cette fin d'année :


  • Les 5 et 6 novembre, deux interventions dans le cadre du mois du film documentaire à la médiathèque de Saint-Aignan de Grand Lieu. Une mini-conférence dans le prolongement du film À la recherche de Vivian Maier. Un échange sur le métier de photographe, au côté de Lydia Fares, suite à la projection d'Histoire d'un regard de Mariana Otero. Dans ce cadre, en partenariat avec Stereolux, ma série Nous, les invisibles ?! sera de nouveau exposée.

  • La mobilisation des participant.e.s pour le projet Ouvrir le diaphragme que je porte avec Armandine Penna et qui est produit par L'œil parlant. Cette initiative à destination des auteurs et victimes de violences conjugales mobilise la photographie pour accompagner vers la sortie du parcours de violences des auteurs et des victimes. Nous avons la chance d'être soutenues dans ce cadre par le Conseil Départemental de Loire Atlantique, la Ville de Nantes et la Région des Pays de la Loire.

  • Une formation à l'École Nationale Supérieure de la Photographie d'Arles.

  • Porté par Stereolux, le lancement d'un projet annuel « Classe Culturelle Numérique » qui va m'amener à correspondre avec 8 classes de collège du département de Loire -Atlantique.





Enfin, pour revenir à la thématique de cette lettre, dites-moi : elles ressemblent à quoi vos retraites ?

Adeline